Salut camarade, ça fait longtemps.
Près d’un mois s’est écoulé mais, comme je t’en parlais dans ma lettre de fin septembre, la perception du passage du temps est très étrange depuis quelques semaines. Ainsi, j’ai l’impression qu’il ne s’est écoulé que quelques jours et une année à la fois depuis notre dernière correspondance.
Figé à la fois par l’enchaînement très rapide des événements et par la puissance de ce qu’ils portent, j’ai été incapable de ne serait-ce que commencer à t’écrire. De peur d’être en retard et/ou en décalage, de ne t’écrire que pour ne rien dire qui n’aurait pas déjà été démenti par l’actualité ou les luttes.
La seule chose qui m’est apparue constante dans ce tumulte fut hélas la violence : ainsi est-on passé de manifestations lycéennes violemment réprimées par un pouvoir aux abois à une sorte de nouvelle version des Gilets Jaunes violemment réprimée… par un pouvoir aux abois. Aux abois et profondément nul également puisque le 17 octobre fut la démonstration même de son incapacité à faire son travail : anticiper et protéger. On ne pleurera pas ici pour des poubelles ou des vitrines mais le pillage massif qui a eu lieu amène fatalement à cette question presque ironique : mais que fait la police ?
La bonne nouvelle pour notre camp c’est que l’époque est aux révoltes. Boostée par une campagne qui grille toutes les étapes et les politesses, la rue et sa répression politisent une partie de la population exposée aux lacrymos et à une classe politique sans réponses.
En face, désespérés, le centre et son gouvernement ne se retournent désormais plus que vers les accusations racistes mais aussi aux recours massif à des instruments autoritaires : surveillance de masse, restriction des libertés et notamment celle de manifester. Ces derniers ne tenant que par la complicité d’un pouvoir judiciaire lâche qui refuse de s’y opposer. Tout ce petit monde mourant est déjà prêt pour l’arrivée du RN, qu’il estime en arrière-cour inarrêtable.
Là aussi l’horloge s’est accélérée avec la survenue d’une tragédie immense : ce vendredi 23 octobre, un attentat raciste et islamophobe a frappé Trappes faisant 1 mort (un jeune homme noir de 26 ans nommé Pengo Bossio Wangi) et de nombreux blessés. Un tueur armé par les discours racistes et haineux du RN et de ses alliés politiques, discours largement relayés par des médias dits d’information en continu complices.
De ces ténèbres, la seule lumière est venue d’Ali Rabeh.
Le maire de la ville meurtrie a vainement tenté de convaincre BFM et consorts de leur responsabilité indirecte dans ce drame. Leur rappeler que laisser les rhétoriques haineuses se dérouler sur leurs plateaux via leurs invités ou leurs éditorialistes avait des conséquences. Sans surprise, ces plateaux et leurs directions bourgeoises s’enfoncent dans le déni invoquant le “pluralisme”. Défense aussi crédible que celle de Bardella face aux accusations de Médiapart sur son antisémitisme : c’est pas moi, c’est pas vrai et c’est tout.
De leur côté, joignant l’amoralité à leur relative discrétion sur l’événement, la droite et son gouvernement n’ont même pas accepté de se joindre à l'hommage rendu à Pengo Bossio Wangi à Trappes. Comme si même des horreurs aussi indéniables ne pouvaient même plus permettre une certaine unité. “Ouvrez les yeux” a imploré Ali Rabeh, personne à droite n’est venu ne serait-ce que l’écouter par respect.
Prisca Thevenot, toujours trop avare d’une occasion de se taire, a même osé parler de “symbole marketing”. Je m’en tiendrai à ne pas émettre de jugement sur les propos de cette sinistre irresponsable pour ne pas flirter avec l’illégalité.
Concluons donc sur ce sujet par un énième rappel : l’extrême droite tue, mutile et ment. Sa responsabilité, de Retailleau à Knafo en passant par Bardella et Le Pen, est immense dans cet attentat. Elle est directe avec leurs mots, celle des plateaux TV est indirecte mais toutes sont réelles.
L’esprit optimiste que je suis commence à voir quelques prises de conscience du côté médiatique mais bien trop faibles pour envisager un véritable changement à court terme.
Cependant plusieurs choses positives sont à noter : la gauche et les associations qui s’y reconnaissent commencent enfin à prendre en compte le problème. On a ainsi assisté à des refus explicites de s’exprimer devant CNews ainsi qu’à des appels à bloquer les comptes d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Récemment Mélenchon a annoncé son boycott du 20h de TF1 suite à l’absence de réaction sur le plateau face à des propos racistes d’Edouard Philippe. Ce sont de bonnes réactions.
De bonnes nouvelles sont également venues de l’extérieur. Notamment l’impressionnante remontada de Lula au Brésil, qui a rappelé que faire campagne peut finir par faire mentir les sondages de 2nd tour. Ne manquerait plus que les midterms américaines se révèlent aussi positives, et l’on pourrait commencer à voir enfin arriver une vraie prise de conscience que l’extrême droite n’est jamais, jamais, une fatalité.
Reste que la France est actuellement un pays sous tension permanente. Ce narratif d’un affrontement diffus et permanent sert directement LFI, qui y voit la concrétisation de l’un des fondamentaux de ses candidatures présidentielles : cette croyance inébranlable en cette prédiction énoncée par Mélenchon début 2012 : "À la fin, ça se jouera entre eux et nous.". Eux étant en l’occurrence le Rassemblement National et plus précisément Marine Le Pen dont il était question à cet instant. Mais cette prédiction, comme toutes les bonnes prophéties, a le bon goût de s’adapter aux époques et de permettre d’envisager une fin heureuse.
Toutefois, avant que cette fin n’arrive, il faudra en passer par l’élection. Et jamais le premier tour n’a semblé aussi vain et fragile.
Vain, parce que, sondage après sondage, drame après drame, le seul scénario qui en ressort est toujours celui d’un affrontement final entre la gauche via Mélenchon et l’extrême droite via Le Pen. Si cette situation venait à continuer et que le reste du paysage politique restait aussi confus, le 1er tour perdrait grandement de son intérêt et la campagne de 2nd tour pourrait commencer plus rapidement que prévu.
Fragile, parce que l’organisation d’un 1er tour n’est pas si aisée que ça. Et qu’il n’est pas interdit de penser que la Macronie sera prête à toutes les magouilles pour le reporter, que l’extrême droite aura recours à toutes les violences pour l’influencer, y compris en tentant de faire interdire LFI, que l’économie puisse s’effondrer ou que la rue continue de s’enflammer. Autant de scénarios rendants à différents niveaux la tenue du scrutin difficile voire impossible.
Alors oui, il reste plusieurs mois avant avril 2027 et je ne suis habituellement pas un amateur de scénarios catastrophes. Mais au vu de comment notre pays est en train de bouger, difficile de ne pas penser aux séismes.
